- Je m'étais pourtant réveillé comme tous les jours. -
A peine sorti du lit, je m'étais dirigé vers la salle de bain dans laquelle trônait ce grand miroir, seul témoin de mon esthétique matinale, semblable à celle d'un orang-outan en
chaleur. Tant de sex-appeal m'avait, comme toujours, surpris, mais malgré ma très forte envie de hausser les sourcils, comme pour me convaincre de mon propre étonnement, mes paupières refusèrent de
se lever, retombant inlassablement sur mes yeux qui semblaient réclamer leur couverture. Pour arrêter leurs geindres incessants, je décidai donc de mettre mes lentilles de contact, du bout des
doigts (C'est d'ailleurs une chose très peu naturelle aue de se mettre allégrement le doigt dans l'oeil pour mieux y voir)
Puis, d'un geste rageur, j'entrepris de dresser la crinière sale et peuplée de noeuds qui surplombait mon visage, cet espèce de tas de lianes, tout droit sorti d'une des aventures d'Indiana Jones
qui contribuait plus que tout à faire de moi (le matin du moins) un fauve repoussant et mal - luné .
Gras, noués, bouclés et bombés sur le dessus, mes cheveux ne m'inspiraient, comme chaque matin, que le dégoût personnel de l'avant - douche. Alors que je jetai un coup d'oeil désespéré au peigne
qui resplendissait de propreté au bord du lavabo, je fus interrompu dans mon délire anti-narcissique par la voix stridente de ma mère, emportée par l'énervement d'une journée mal commencée : d'une
journée sans café, donc. Après lui avoir assuré que je ne serais pas de nouveau en retard, je décidai de mettre en marche ma douche, aventurant mes grands pieds sur le carrelage gelé par une autre
nuit d'hiver. Après deux - trois jurons sur le manque cruel d'eau chaude, je m'élançai sous un jet striant et sec, crachant une eau qui me glaçait le sang. Je réfléchissais (sans pour autant
penser) à de nombreux théorèmes de Physique Elémentaire. Par exemple, en tentant d'abattre la colonie de moustiques qui semblait s'être approprié le coin près de ma fenêtre de salle de bain, je
m'étais aperçu que le puissant jet de la douche ne pouvait, seul, venir à bout de ces si petits insectes qui volaient autour de mon corps nu. « Bizarre - Bizarre » me dis – je, perplexe.
M’imaginant à la place du moustique qui recevait alors au moins 500 fois sa taille en volume d’eau en pleine face, je me demandais par quel miracle ce dernier se tirait systématique d’une mort
certaine. Evitait – il les gouttes, comme dans les film de science – fiction, ou bien était – il tout simplement le plus chanceux des culex pipiens sur cette terre ?
Toutes ces questions hantèrent longuement mon esprit, du rite de l’essuyage à celui du « coiffage » (comme je l’appelle) de ma chevelure châtain – clair, en passant par la séance quotidienne
d’habillage, durant laquelle j’essayais de ne pas sentir le froid ambiant qui me volait, de temps à autres, de fourbes frissons.
Puis, ce fut le tour du petit – déjeuner, qui se situe, sur le plan géographique, au fond du couloir. Ce cher couloir qui possède, en son milieu, ces petites marches que je qualifierais de
cruelles, car impossible à éviter dans ces humeurs matinales aux allures de brouillard. Le petit - déjeuner est quelque chose de très important, vous diront les nutritionnistes les plus avisés.
Moi, perso' ? Je l'oublie . Je fonce généralement, short aux jambes, vers le parc le plus proche, qui porte le nom quelconque de "Central Parc" .( La traduction directe est, ma foi, très exacte,
car il s'agit en effet du centre de mon quartier)
Je me dirigeai donc vers ce cher coin de verdure avec l'apétissante perspéctive de l'écraser de mes semelles taille - 47, quand j'apperçu du coin de l'oeil ( mais l'oeil à - t - il vraiment des
coins ? Autre question de douche.) ma voisine préférée ; Adhya. Du haut de ses 1m45, un large sourire aux lèvres, elle discute avec mon garde - de - portail, un discours animé d'une voix forte et
assaisoné de grands gestes théatraux face auxquels Cicéron lui - même aurait rougi de jalousie. Je ne sais pas qui est l'imbécile qui a, un jour, osé avancer la thèse affirmant que croiser les
doigts porte chance, mais je vais bientôt lui envoyer mes factures de médicaments anti - crampes. Comme vous l'avez compris, chers lecteurs, je n'avais aucune envie de rentrer dans une éternelle
discution avec ce manequin au corps de rêves ... Mais, Ô Malheur, le destin me frappa dans les parties génitales en ordonnant à l'imbécile derrière moi de faire tomber dans un bruit cacophonique
son vélo à demi - rouillé, attirant ainsi les regards de tout les gens de la rue, tous : sans exeption.
"Marche Julien, ne te retourne pas, ai l'air pressé et surtout, surtout, ne te retourne pas." Trop tard. Elle m'aborda, comme si nous étions les meilleurs amis du monde, perdus de vue depuis 2o
ans.
Sa tête de gagnante du Loto me donna envie de vomir le petit déjeuner que je n'avais pas ingurgité 1o minutes plus tôt, mais j'étais d'ores et déjà passé maître en l'art d'écouter sans entendre
toutes ses irruptions ; ma technique consistait à ponctuer la conversation de petits "Mmh - mhhh" faussement interressés .D'ailleurs, et comme d'habitude, ma technique marcha, marcha si bien que je
pus enfin m'en aller ... courrir. Les pieds dans les chaussures, les chaussures foulant la terre mal entretenue du parc, j'avais décidé de courrir bien moins que d'habitude, justifiant cette
décision paresseuse par le souvenir douloureux d'une nuit trop courte. Trouvant mon rythme au bout de 2 minutes de souffrance musculaire, je fus surpris de voir passer une meute de chiens dans la
rue opposée, à une heure si matinale ( 6h45 au téléphone ). J'admirais, faute d'activité différente, le peu de muscles qui constituaient mon corps frêle se mettre en action, souffrir et pleurer une
transpiration que j'aurais qualifié, si j'avais été d'humeur poétique, de rosée de l'effort ou une connerie comme ça.
Sur le chemin du retour, j'eu l'occasion de comtempler, dans le flou d'une vitre de voiture, la coupe féline que j'arborais alors, sorte de sculpture patissière pareille aux énormes pièces montées
pour les marriages, image qui me sortit vite de la tête lorsqu'une subtile goutte de sueur dégoulina du haut de mon front, laissant sur mes lèvres légérement gercées un goût .. salé.
Il fallu donc, une fois les escaliers grimpés avec difficulté, me remettre sous la douche, moins froide mais toujours aussi surprenante disons.Serviette, peignoir, vêtements, parfum, brosse à
cheuveux et cartable suffirent à faire de moi un parfait petit écolier . Je m'admirais devant la glace lorsque les cris de fureur de mon fraternel me firent sursauter "JULIEN TU TE GROUILLES OUI?
ON EST A LA BOURRE ET, COMME D'HABITUDE, C'EST DE TA FAUTE !". Faux, mon cher frère, je suis prêt, beau et coiffé avec application. Ne crie pas. Ne hurle pas. J'arrive.
Et Hop, nous voilà partis, tels des Schtroumphfs faussement heureux d'aller travailler dans un système sans monnaie .
Pff, maudits êtres bleus : Je hais le matin.
Julien Hérault.